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Les Rencontres de PlaNet DZ au French KWA
France-Algérie : Histoires partagées.

Intervention de Michel Levallois, 3 novembre 2008

Sur le thème de :
Le saint-simonien Ismaÿl Urbain, ancêtre et précurseur des « libéraux » d’Algérie

Un destin singulier
URBAIN, Ismaÿl, (APPOLINE, Thomas à l’état-civil) est né en 1812 à Cayenne,  Guyane française. Il fut interprète militaire, conseiller du gouvernement de l’Algérie,  publiciste. Il est mort à Alger en 1884.
Né en Guyane d’un père négociant marseillais et d’une mère qui était la petite-fille d’une esclave noire, Thomas Appoline sera connu sous le nom d’usage d’Ismaÿl Urbain, son père lui ayant donné son prénom comme patronyme, et lui-même ayant choisi le prénom d’Ismaÿl lors de sa conversion à l’Islam en Égypte où il s’était rendu avec les Saint-simoniens. Il débarqua à Alger en 1837, décidé à œuvrer au rapprochement de l’Orient et de  l’Occident, du christianisme et de l’Islam. Il épousa une jeune arabe de Constantine, et en même temps qu’il découvrait les populations de cette terre africaine, il prit conscience du « terrible faire de la guerre » et de la résistance acharnée d’une population qui défendait « son indépendance, sa religion et ses mœurs » contre l’envahisseur  français. Il décida alors de se faire le représentant et le défenseur des Musulmans algériens auprès de l’opinion et des autorités françaises afin de transformer la colonisation de l’Algérie en une entreprise de civilisation dont les « Indigènes » seraient les premiers bénéficiaires. Il consacra toute sa vie à cette ambition.

Initiateur d’une politique arabophile
Dès 1847, il exposa ses idées dans deux numéros de la Revue de l’Orient : « Gouvernement des tribus », « Chrétiens et Musulmans, Français et Algériens ». À la Revue de Paris, il donna: « Tolérance dans l’islamisme », « Le Koran et les femmes arabes ». En 1860 et 1862, il rédigea deux brochures dans lesquelles sous couvert d’un pseudonyme pour la première, L’Algérie pour les Algériens et de l’anonymat pour la seconde, L’Algérie française Indigènes et Immigrants, il  traça un programme détaillé de ce que devait être  l’Algérie franco-algérienne qu’il concevait comme une association des intérêts qui devait offrir aux Algériens musulmans les « bienfaits » du progrès matériel et social, dans le respect de leur religion et de leurs mœurs et qui garantirait aux Immigrés européens la paix et la sécurité. Des articles furent aussi publiés dans le Journal des Débats, l’Algérie, le Siècle,  l’Époque.

Se trouvant à Paris à la direction de l’Algérie du ministère de la Guerre, au moment de la reddition d’Abd el-Kader, il fut chargé de veiller aux conditions de détention de l’Émir et il se rendit plusieurs fois à Amboise. Sous-chef, puis chef de bureau à la direction de l’Algérie, de 1848 à 1860, il fut nommé conseiller-rapporteur au Conseil consultatif du gouvernement général à Alger jusqu’en 1870. Il prépara ou donna son avis sur tous les grands textes législatifs et réglementaires concernant les droits fonciers des Arabes, l’instruction publique, la justice musulmane, les Bureaux arabes, la naturalisation des Indigènes et leur accès aux emplois publics, sur leur représentation au sein des assemblées communales et provinciales, sur la création des communes mixtes et subdivisionnaires à partir des djemaas des tribus. Les dizaines de rapports qu’il fit au conseil de gouvernement sur la délimitation des tribus et la répartition de leur domaine entre leurs douars sont de riches monographies historiques. 

C’est cette politique que l’Empereur Napoléon III fit sienne dans sa lettre du 6 février 1863 au maréchal Pélissier où, au retour de son premier voyage à Alger, il parla de l’Algérie comme d’un Royaume arabe et dans celle du 22 juin 1865 sur la politique de la France en Algérie adressée au maréchal Mac-Mahon au retour de son deuxième voyage algérien.

Apôtre d’une Algérie franco-musulmane
Urbain eut beau écrire que dans l’emploi qu’en fit l’Empereur, « le royaume arabe est une expression de géographie et non l’indication d’une tendance politique », « la polémique sans bonne foi des journaux ne retint que l’expression et prétendit que l’Empereur voulait reconstituer un royaume arabe et enlever les terres de l’Algérie à la colonisation ». Choisi par  l’Empereur pour être son interprète lors de son deuxième voyage de cinq semaines en 1865 et fait officier de la Légion d’honneur, il devint la « bête noire » de la presse coloniste  à Alger et à Paris, et en particulier de celui qui avait été son ami, le docteur Warnier, devenu un ardent défenseur de la colonisation de peuplement et un polémiste virulent contre l’administration militaire et les arabophiles. Lorsque l’Empire s’effondra, Urbain fut accusé d’être antifrançais et n’eut d’autre ressource que de quitter Alger en catastrophe. Il prit sa retraite en France où il continua son « apostolat » en faveur des Musulmans d’Algérie dans des articles anonymes donnés au Journal des débats et à La Liberté.

Acteur oublié de l’historiographie coloniale 
Lorsqu’il mourut à Alger, le 28 janvier 1884, les journaux locaux se déchaînèrent contre le renégat, le circoncis, le disciple de la secte saint-simonienne, l’ennemi de la colonisation, contre celui qui avait été l’inspirateur, le publiciste et l’artisan de la politique abhorrée du Royaume arabe de Napoléon III. Et le silence retomba sur ce personnage qui avait fait  de sa vie  personnelle et professionnelle, un engagement total pour l’édification non pas d’un royaume arabe mais d’une Algérie française qui aurait été une Algérie franco-musulmane, une Algérie où les Algériens musulmans auraient été  acceptés comme citoyens français, une Algérie pour tous les Algériens.

Sources : Les Algériens musulmans et la France, AGERON, Charles-Robert PUF Paris  1968, Le Royaume arabe, REY-GOLDZEIGUER, Annie,  SNED Alger 1977,  Ismaÿl Urbain, Une autre conquête de l’Algérie,  LEVALLOIS, Michel, Maisonneuve et Larose Paris, 2001.  Les écrits autobiographiques d’Ismayl Urbain, LEVALLOIS, Anne, Maisonneuve et Larose, Paris 2004.  Les procès-verbaux du conseil de gouvernement conservés au  CAOM d’Aix en Provence ALG- GGA 3F 48 et suiv.